Edito d'Eterlutisse, de l'autre côté du miroir

Publié le par Eterlutisse

Edito d'Eterlutisse, de l'autre côté du miroir

J’ai conscience que la réalité est une (re)construction permanente du perçu. Tout le monde semble avoir plus ou moins connaissance du fait que la réalité n’est qu’une interprétation du perçu. Cependant au quotidien chacun essaye de la figer de la faire se conformer à l’idée qu’il s’en fait et convaincre autrui de son bon droit à l’imposer comme norme.

J’ai beaucoup de mal depuis quelques temps à produire des traces ; écrire, publier, relayer me coûte de grands débats intérieurs sur la légitimité de ce que je laisse sur mon chemin.

Ma voix est-elle légitime ? Ma réflexion est-elle aboutie ? Est-ce mon Ego qui parle, celui qui veut figer la réalité ou ai-je accepté tous les paramètres qui forment le sujet de ma réflexion pour la rendre assez malléable pour coller au perçu sans altérer la mutabilité de sa transcription en réalité pour autrui ?

Ma formation universitaire initiale, l’Histoire m’avait donné à voir une science en évolution car elle ne prenait plus en compte la seule réalité des puissants, elle s’intéressait à la vie quotidienne, à l’homme du peuple, la majorité longtemps oubliée de l’Histoire. C’était faire entrer l’histoire dans l’Histoire donner ses lettres de noblesses à des traces totalement incongrues jusqu’à lors, faire parler des objets, des architectures, des graines, des ossements,… Toute trace devenait signifiante, à toute période.

J’ai toujours eu la compulsion de conserver des traces de tout : carnets de voyage, de notes, listes, poèmes, textes organisés ou non, agenda, tickets, prospectus, journaux, photos, menus, cartes postales, timbres, cailloux, insectes, bijoux cassés,… ; historienne de ma propre vie j'archivais. Et puis je me suis réveillée à 40 ans, en conversant avec ma mère qui m’avait appris l’art de collectionner les instants et leurs résidus. Elle est atteinte de cancers depuis déjà 10 ans, meurt et renaît plusieurs fois par an. Elle se demande ce que deviendront ses collections, ses documents patiemment classées, archivées, rangées dans des boîtes, des dossiers listés ? Qu’en ferai-je ? Tout jeter ? Une vie d’accumulation.

Parfois on remplace un moment de présent par un moment passé, on revivifie le passé en manipulant ses traces. Mais le reste du temps ces souvenirs solides sont là, inertes sur des étagères qui ploient, s’empoussièrent, étouffent, leur devenir inquiète. Incarné dans la matière notre souvenir est périssable notre réalité devient mortelle sous nos yeux.

Et là, une furieuse impression d’être entrain de passer à côté de l’essentiel en voulant conserver. Laisser filer la vie ne plus retenir systématiquement, laisser passer les idées, attendre de les voir couler ailleurs pour s’y plonger quand le moment est venu, ne pas attendre, ne pas ressasser ; vivre.

Concernant les traces physiques j’ai statué, j’ai pratiquement tout jeté. J’ai pensé à leur destinataire, pour la plupart, s’étaient à un moi-même qui n’existait plus ou que j’incarnais totalement ; je les ai jetées. Pour en conserver certaines, j’ai pensé à ce que mes enfants aimeraient revoir de leur passé, pour solidifier leur réalité, s’ils en ont besoin plus tard.

Pour les traces numériques, le débat reste intense en moi et cet édito, cette lettre ouverte à ceux qui figent le réel, à moi-même qui ne cessera d’être une femme-labyrinthe*** dans une réalité en mouvement, cette profession de foi, cette introduction à ce qui viendra, cette pépite de présent où ma pensée s’incarne,… enfin, m’impose de réfléchir à qui suis-je pour écrire et penser ?

Lorsqu’on s’adresse aux autres, on commence par présenter son masque mais je n’en ai pas. Je ne suis pas historienne puisque ma formation n’est qu’un vernis culturel, je ne suis pas philosophe, ni écrivain, ni journaliste, ni youtubeuse, ni membre influant d’un réseau quelconque,… Alors tout de même un doute point sur ma légitimité. Je ne souhaite pas être un même, un simple écho déformé, un copier-coller de plus.

Un texte d’Alain Damasio : So phare away m’a vraiment plongé dans l’impasse un moment, un long moment jalonné d’épreuves de vie abrasantes qui ont destitué ma réalité, m’ont obligée à la regarder en face, sans toutes les illusions qui s’y étaient insinuées. Je vie les concepts philosophiques que ma pensée valide, je suis en accord avec le présent et c’est en tant qu'individu* fluide que j’ai envie de m’exprimer, m’eximprimer sur la Toile, cette trame qu’on pourrait croire infinie. La nappe est dense, mon signal faible mais persistant. 

Alors aujourd’hui je vais avoir confiance en ma réalité atypique et l’exposer car, si je me sens si illégitime, c’est qu’elle est hors-norme ma voix, singulière. Je ne souhaite faire aucun prosélytisme la concernant car je trouve que la plus belle chose à préserver en l’humain est sa capacité à créer une réalité singulière. Si d'autres souhaitent rêver avec moi le temps d'un commentaire, d'une proposition de lecture, d'un échange de points de vue ? Je suis là, de l'autre côté de l'écran.

 

Longtemps, j’ai écrit ce que je voulais lire et que je ne lisais nulle part. J’ai besoin d’incarner ma vision du réel pour qu’elle se densifie se réalise. Sur ma route j'en trouve des échos : pièces de puzzle que j’ajuste à ma trame pour en intensifier les couleurs. David Calvo, Alain Damasio, Ursula LeGuin, Norbert Merjagnan, le collectif Zanzibar, Pierre Rabhi, Hakim Bey, Gilles Deleuze, Guy Debord,  Yona Friedman, Nuit Debout, Philippe Guillemant… Lentement ce à quoi j’aspire semble s’incarner et puis un instant plus tard, tout bascule lorsque je constate que les voix qui me représentent ne sont pas dominantes que ce qui semble grandir autour de moi c’est le besoin d’illusions pour masquer l’entropie des systèmes et non le développement de réalités alternatives solutionnant les problèmes constatés. Je tends vers l'Utopie.

Baobabstories, Marseille Translation, mon blog : Eterlutisse, de l’autre côté de l’écran, ma participation à 1000 jours en mars ; les écrits que je lance sur la Toile sont des tentatives d’engager le dialogue sur des alternatives au réel à partir d’Utopies-témoin. Désincarcérer le futur, l’accroche du collectif Zanzibar m’a fait décollé les neurones mais pour beaucoup d’auteurs encore la dystopie reste l’horizon infranchi. Jamais ne frémit l’Utopie sous la surface de leur texte. Le Bal des actifs, Yona Friedman et d’autres que j’ai lu et lirai -j’espère- développent de très belles utopies capables de susciter des rêves collectifs à incarner. 

J’ai besoin de partir loin, envie de vous emmener voir le monde que je vois partout fleurir s’épanouir en TAZ** sublimes, tous ces colibris qui oeuvrent, ses chandelles qu'on allume ici ou là. Il faut savoir saisir l'instant et accepter sa dissolution dans le présent, guetter sa (ré) apparition toujours dissemblable le saisir pour dire ce moment signifiant. Peu à peu, j’espère qu’ils se multiplieront ses instants, pas pour devenir système mais pour laisser chacun être dans la réalité qu’il aura choisie, pas celle qu’on lui aura imposée ou fait désirer.

Je continuerai donc sur le Net à promouvoir l’Utopie, les réalités singulières ou menacées, celles qui me font vibrer. Telle l'héroïne d’Alain Damasio dans Serf-made-man, je vais attraper les idées qui circulent et les réassembler dans mes écrits espérant que lues sous ma plume ou celles d’un autre elles s’incarnent dans le réel commun.

*Le mot individu a pris beaucoup de sens pour moi à la lecture de la Zone du Dehors d'Alain Damasio. Il y développe le concept de dividu. Il s'est intégré à la description de ma réalité comme schème ontologique : le dividu, divise le non divisible ; l’individu, retranche le in comme un préfixe négatif qui alourdirait le dividu. Le dividu indissoluble, particule élémentaire de l’être abrasé de toutes ses identités, devenu interchangeable. Le in, le un est à reconquérir.

**J’ai largement étendu le spectre de la Zone Temporaire Autonome que j’ai lu chez Hakim Bey car il me semble que les réalités alternatives furtives qui laisse s’exprimer librement l’individu qu’elle soit vécue collectivement ou individuellement relève de cette même perception intense du présent comme seul moment valide, réel.

*** J’ai beaucoup aimé le concept d’homme-labyrinthe qu’expose Angèle Kremer-Marietti à partir de la pensée de Nietzsche. Humain-labyrinthe m’aurait convenu mais j’ai adapté en femme-labyrinthe car mon identité féminine oriente sensiblement mon perçu, mon vécu, ma réalisation.

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