A la recherche du réel perdu d'Alain Badiou

Publié le par Eterlutisse

A la recherche du réel perdu d'Alain Badiou

J'ai découvert Alain Badiou dans la revue du crieur. L'article décrivait le parcours atypique d'un homme engagé, un esprit vif obsédé par le fantôme du communisme. Son audace, son aplomb à soutenir une conception du monde qu'il semble parfois bien seul à brandir m'ont donné envie d'écrire un essai, un texte qui ne se pare pas des attraits de la fiction.

N'ayant jamais rien lu de lui, j'ai voulu commencer par lire un essai dont parlait l'article. Et puis, dans la liste de ses ouvrages disponibles, il y avait celui-là... : À la recherche du réel perdu.

Ma problématique, je l'avais depuis longtemps en moi, elle prenait mille formes, comme le réel. Finalement après la lecture de cet ouvrage qui débroussaille l'épistémologie du concept de réalité, mon questionnement s'est décanté en une problématique finale : Quel est le sens de la réalité ? Le mot sens, avec sa force polysémique, me semble le plus à même de répondre à la réalité polymorphe du concept de réalité.

L'introduction et les deux premières parties de l'essai d'Alain Badiou m'ont enthousiasmée.

Cependant, je n'étais absolument pas d'accord avec le fait qu'on ne devait pas commencer par définir le réel. L'auteur avait peur de figer la réalité en la définissant. Peut-être pensait-il devoir la décrire s'il la définissait, il ne voulait pas l'identifier à la réalité dite socioéconomique tout en l'y restreignant finalement dans son déroulement.

Trop de malentendus s'insinuent dans le discours si réalité, ce mot problématique, polysémique et fortement chargé de subjectivité par ontologie n'est pas défini. Celui qui parle du réel en a sa définition subjectivée. Ici, Alain Badiou nous présente le mot réalité comme équivalent de vérité. Il parle de macroréalité sans jamais se pencher sur le tissu disparate qui forme ce réel commun : une somme de réalités individuelles complexes intégrant une partie du réel commun dans la construction de leur identité à savoir, leur manière d'habiter le Réel. Une mention de la dimension locale de mise en place d'une réalité alternative apparaît un peu artificiellement pendant le développement sans aller bien loin.

Pour le philosophe, le réel n'est pas ce qui est donné à voir mais ce qui est caché. Le réel commun est vu comme une construction externe à dépasser. Il évoque biensur la célèbre grotte de Platon. Cette parabole précieuse imprègne les textes qui ont le plus fait sens dans ma vie : Alain Damasio, extraordinaire vulgarisateur de concepts philosophiques, nous enjoint à rejoindre la Zone du Dehors pour voir la réalité de Cerclon.

Dans La nuit des labyrinthes de David Calvo, lorsqu'enfin, le rideau va être tiré, que la réalité va être dévoilée, l'illusion arrachée, on se rend compte qu'il n'y a rien derrière. Ce que l'on cherchait n'était pas derrière le rideau mais le rideau lui même. La réalité est l'illusion. Les réalités se succèdent aucune n'est la dernière donc aucune ne peut être vraie, aucune ne peut être déclarée fausse une fois qu'elle a été vécue et partagée en toute bonne Foi -en la réalité-. Elle peut être invalidée, niée, réinterprétée, elle aura existé.

Outre les auteurs classiques, Alain Badiou utilise des références théâtrales, cinématographiques, poétiques pour asseoir son postulat presque manichéen d'une réalité qui n'existerait qu'en tant que Mystère à révéler. Il semblerait qu'aucun de nous ne puisse vivre dans la réalité puisqu'elle n'est qu'une illusion à dépasser, toujours. Chaque illusion remplacée par une autre, une fois qu'elle a été détruite par l'idéal trahi qu'elle portait, gangrené par ses propres contradictions.

Badiou parle de révolution seul moyen semblerait-il de changer les paradigmes existants, briser le formalisme premier de la réalité à remplacer. Il nous dit qu'une réalité n'existe que par ses limites. Ce qui sous-tend la réalité tout en restant invisible est la Réalité. J'ai trouvé cette conception de la réalité limitante. Finalement on ne parle que de plusieurs niveaux d'une même réalité dans cette façon d'aborder les choses.

Quand j'ai lu Gilgamesh, roi d'Ourouk de Robert Silverberg, j'ai ressenti le gouffre existant entre le réel contemporain et tous ceux qui l'ont précédé.

En lisant les romans ou les nouvelles de Philip K Dick, notamment La transmigration de Timothy Archer, j'ai aiguisé mon attention aux ruptures dans le tissu de la réalité.

La définition qu'on se fait du réel détermine notre positionnement par rapport à lui. Il nous amène à une pensée politique. Au bout de sa réflexion, Alain Badiou parle de communisme comme idéal à atteindre car sa réalité est faite comme matriochka -ce que sont pour moi chacune des réalités-. La réalité est une sorte de fractale complexe. Ma réalité débouche sur l'anarchisme car c'est un système de réalités personnelles coexistantes, corrélantes, interagissantes, convergeantes...

Lorsque dans l'introduction, j'avais lu que la dernière partie serait un poème j'ai bien cru avoir entre les mains l'ouvrage d'un homme qui, au moins dans la forme, avait tout compris.

Le réel semble ne pas pouvoir être appréhendé en tant qu'objet d'étude scientifique car la science est elle même à l'intérieur de la réalité qu'elle observerait. Il n'y a qu'en assumant sa polymorphie, en nous permettant de nous abstraire des réalités externes qu'on peut sentir sa propre réalité. Le poème est l'instrument idéal pour exprimer sa réalité. Même si nous ne partageons pas la même réalité, j'ai été très touchée par la réalité d'Alain Badiou. Il l'exprime au travers du poème de Pasolini, Les cendres de Gramsci.

A la recherche du réel perdu d'Alain Badiou

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